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[Musique – Cultures de l’Imaginaire] Des 16-bits aux concerts symphoniques, quand la musique de jeux vidéo fait salle comble.

27 avril 2015

De plus en plus de joueurs savourent la musique de leurs jeux fétiches lors de représentations dédiées, comme « The Legend of Zelda : Symphony of the Goddesses ».

Le concert "The Legend of Zelda : Symphony of the Goddesses" arrive à Paris, l'une de ses dernières dates. En tout, il aura parcouru vingt villes dans le monde. Ici, le 17 avril dernier, au Wembley Arena à Londres.
Le concert « The Legend of Zelda : Symphony of the Goddesses » arrive à Paris, l’une de ses dernières dates. En tout, il aura parcouru vingt villes dans le monde. Ici, le 17 avril dernier, au Wembley Arena à Londres.WEMBLEY ARENA

Paris, 11 avril. Ils ont entre 15 et 35 ans pour la plupart, et trépignent d’impatience devant la salle de la Mutualité : ce soir, ils assisteront à « Press Start », un concert symphonique qui reprendra les musiques de leurs jeux vidéo préférés avec, comme invité d’honneur, Nobuo Uematsu, le compositeur des musiques des Final Fantasy.

Ce type d’événement est de plus en plus courant. Ce jeudi 23 avril, c’est The Legend of Zelda qui était à l’honneur lors d’un concert symphonique au Palais des congrès de Paris, dans le cadre d’une tournée d’une vingtaine de dates, de Londres à Tokyo, en passant par Boston, Mexico ou encore Stockholm. Et le succès est au rendez-vous : la plupart des concerts affichent complet malgré des tarifs allant, pour Zelda, de 64 à 119 euros.

Ce soir-là, pas moins de 1 500 personnes passeront les portes de la Mutualité pour « Press Start », alors que 1 500 autres avaient assisté, quelques heures plus tôt, à la première représentation. Et ce n’est rien par rapport à d’autres. Un concert entièrement consacré à Final Fantasy avait, il y a deux ans, réuni 7 500 spectateurs sur deux représentations.

Lire : Les musiques de jeux vidéo sortent des consoles

Shows à l’américaine ou concerts plus sobres

Que viennent-ils chercher auprès de ces orchestres de musique symphonique, dont l’univers pourrait paraître, au premier abord, bien éloigné de celui des jeux vidéo ? « J’y vais naïvement, je suis curieux de voir ce que ça va donner, confie Marc, doctorant en psychologie de 29 ans, à l’entrée de la salle. Il y a un côté « madeleine de Proust », on va se rappeler d’un moment de notre enfance en écoutant la musique du jeu auquel on jouait. » Cécile, étudiante de 22 ans, attend quant à elle « Final Fantasy, le gros classique ». Un « incontournable » selon elle, qui s’attend à « avoir la chair de poule ».

La nostalgie : c’est ce qui attire avant tout ce public, majoritairement composé de gamers. « Le plus important pour les spectateurs, ce n’est pas tant la musique que de retrouver des sensations », souligne Damien Mecheri, journaliste et auteur de Video game music : histoire de la musique de jeu vidéo. « On célèbre les jeux plus encore que la musique. » Un point de vue partagé par Julien Mombert, producteur de « Press Start » :

« C’est comme aller voir un concert de musiques de film. Sauf que contrairement aux films, quand vous jouez à des jeux comme Final Fantasy, vous pouvez passer 80, 100 heures dessus. Si vous appréciez la musique, vous avez envie de la voir jouée sur scène, comme un groupe de rock que vous aimez. »

Nobuo Uematsu, compositeur de la musique des Final Fantasy, est une véritable star auprès des gamers. Il sera acclamé en standing ovation à plusieurs reprises durant le concert. Cette série, ainsi que les jeux de rôle en général, ont beaucoup fait pour l’acceptation de la musique de jeux vidéo, comme l’explique Damien Mecheri :

« Ces jeux ont été les premiers à créer une narration aussi poussée et un lien aussi fort avec les joueurs, et c’est entre autres grâce à la musique. Elle est très mise en avant, très développée, sur des dizaines d’heures… Les musiques sont associées à des personnages, des phases de jeu et des événements. Les jeux de rôle permettent aux compositeurs de développer des univers très variés et très riches. »

Nobuo Uematsu, le compositeur de « Final Fantasy », acclamé au concert « Press Start », le 11 avril 2015 à Paris.
Nobuo Uematsu, le compositeur de « Final Fantasy », acclamé au concert « Press Start », le 11 avril 2015 à Paris. PRESS START

Cette carte de la nostalgie, beaucoup de concerts en usent et en abusent. Certains, comme « Video Games Lives », qui a eu lieu le 5 novembre au Palais des congrès, sont de véritables shows à l’américaine, avec des écrans géants, des jeux de lumières, des interactions avec le public, invité à monté sur scène. « Une bulle, adressée aux fans avant tout », décrit Damien Mecheri. Mais le vent tourne. « Aller à ce type de concert pour la qualité de la musique en elle-même commence petit à petit à faire son chemin », se réjouit-il.

« La musique de jeu vidéo est très proche de la musique classique »

« Press Start » est d’ailleurs un peu plus sobre. Sur scène, une soixantaine de musiciens, entourés de deux écrans, interprètent les musiques de Kingdom Hearts, Professeur Layton, The Legend of Zelda, Pokémon, Castlevania ou encore Super Mario Bros., réarrangées pour orchestre symphonique. Et ils sont de plus en plus nombreux à interpréter des œuvres issues de jeux vidéo. Le prestigieux orchestre philharmonique de Londres y a par exemple consacré un album entier en 2011.

Certains orchestres se créent même spécialement pour cela. C’est le cas de l’Orchestre du jeu vidéo, fondé à Montréal, qui enchaîne les concerts à guichets fermés sur différents thèmes, comme « Super Nintendo » ou « Final Fantasy vs Star Wars ». « La musique de jeu vidéo est très proche de la musique classique », affirme Sébastien Wall-Lacelle, cofondateur de cet orchestre de 60 musiciens et par ailleurs joueur de trombone. « C’est le même genre d’interprétation, la structure harmonique est la même ». Mais des différences existent :

« La musique de jeux vidéo est plus grandiose, plus épique que la musique classique. Elle doit être plus efficace, plus animée, elle est faite pour accompagner l’action du joueur. C’est pour ça que les musiciens aiment la jouer, c’est excitant. La musique classique est, elle, plus nuancée. »

Malgré cela, la musique de jeu vidéo a longtemps souffert, et souffre encore, « de beaucoup de préjugés », regrette Damien Mecheri.

« Elle est souvent considérée comme une sous-musique symphonique, car elle a longtemps été générée par des consoles dont le rendu manquait de nuances. Mais quand elle bénéficie de vrais arrangements, je ne suis pas d’accord avec cette qualification. »

Il cite notamment le travail de Thomas Böcker, à l’origine du premier concert symphonique de musique de jeux vidéo en Europe en 2003. « Il propose des arrangements si poussés qu’on ne reconnaît pas toujours la musique d’origine, ce qui lui vaut les critiques de certains fans ! Mais avec lui, on atteint un niveau excellent, qui n’a pas grand-chose à envier à la musique savante. »

Une soixantaine de musiciens participaient au concert « Press Start ».
Une soixantaine de musiciens participaient au concert « Press Start ». PRESS START

Liszt et « Final Fantasy »

Pourtant, il n’est pas facile d’adapter la musique de jeu vidéo en concert. Comme la musique de film, elle existe avant tout pour accompagner une image. « Mais contrairement à la musique de film, elle doit être plus ajustable, en fonction de l’action, qui change selon les choix du joueur », explique Sébastien Wall-Lacelle, de l’Orchestre du jeu vidéo. Par conséquent, complète Damien Mecheri, « le concert sort la musique de jeu vidéo de ce pour quoi elle a été créée ».

Des passerelles existent néanmoins entre la musique classique et la musique de jeux vidéo. Si des compositions de Mozart, de Beethoven ou de Wagner apparaissent dans certains jeux, les interprètes de musique de jeux vidéo aiment aussi tisser des liens. Le pianiste Nicolas Horvath a par exemple organisé des récitals mêlant Franz Liszt et Final Fantasy. Le compositeur du jeu Dragon Quest, Koichi Sugiyama, l’un des premiers à avoir organisé des concerts de musique de jeu vidéo au Japon dans les années 1980, avait mêlé lors de ses représentations des musiques de ses jeux et Le Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns.

« Ces concerts permettent à la musique savante d’explorer de nouvelles possibilités, et aux amateurs de jeux vidéo de découvrir la musique classique », assure Damien Mecheri. Le dernier sondage de la radio britannique Classic FM, réalisé auprès de 200 000 auditeurs, va d’ailleurs dans ce sens : dans le top 20 de leurs musiques préférées, trois sont issues des jeux vidéo.

Ce dont se félicite John Suchet, l’un des présentateurs de la station, dans un communiqué : « Ce que je trouve vraiment excitant, c’est l’augmentation continue d’une audience plus jeune pour la musique classique. Je ne m’attendais pas à devoir remercier l’industrie du jeu vidéo pour avoir initié une nouvelle génération à ce genre musical, mais c’est merveilleux. »

Source : http://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/04/23/entre-nostalgie-et-grande-musique-les-concerts-symphoniques-de-jeux-video-font-salle-comble_4620487_4408996.html – Morgane Tual, Journaliste au Monde

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