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[Social – Cultures numériques] Déconnectés, mal-connectés : les pauvres du numérique

24 avril 2015

Selon une étude d’Eurostat, 12% des Français affirment n’avoir jamais utilisé Internet de leur vie. Qui peuvent bien être ces Français non connectés ?

Un cours à l’Espace 19 à Paris, en janvier 2015 (Emilie Brouze/Rue89)

Nicolas Carpentier, 38 ans, n’a pas d’adresse e-mail et n’a d’ailleurs jamais navigué sur Internet.

« Je suis complètement ignorant de ce qu’on peut y faire. »

Le Nordiste, qui habite à 5 kilomètres de Maubeuge, à Ferrière-la-Grande, est en recherche d’emploi depuis deux ans. Il touche le RSA (448 euros mensuels) et galère quand la fin du mois approche.

Nicolas a un téléphone portable avec un forfait appels et SMS illimités à 20 euros par mois. Il n’a pas les moyens d’acheter un ordinateur :

« Ce n’est pas du tout dans mes priorités. »

12% en France, 39% en Roumanie

Le 16 décembre, l’agence chargée des statistiques officielles de l’Union européenne Eurostat a publié une étude où figurait un chiffre frappant : comme Nicolas, 12% de Français interrogés (de 16 à 74 ans) affirmaient n’avoir jamais utilisé Internet de leur vie. En comparaison, ils sont 1% en Islande, 6% en Suède et, loin derrière, 39% en Roumanie.

Celui qui bosse, drague, achète ses billets de train, discute des heures, commente ou perd du temps sur Internet a tendance à l’oublier : 42% de la population mondiale est connectée, c’est-à-dire que la majorité des habitants de cette planète ne le sont pas.

Il y a comme une faille : un internaute français passe en moyenne 4 heures et 7 minutes sur le Net devant son ordinateur, 58 minutes par jour pour les mobinautes et, à côté, 12% n’ont jamais plongé dedans.

12%, ce n’est pas rien. Cet article est né de cette interrogation : qui peuvent bien être ces Français non connectés ?

En retrait, dans la décroissance

Il y a bien sûr ceux pour qui il s’agit d’un choix. « On rencontre des gens dans le retrait, dans la décroissance, qui se déconnectent volontairement », expliqueGuy Pastre, chargé de mission à la M@ison de Grigny (Rhône). Mais ces non-utilisateurs, « en résistance », sont minoritaires. « Ceux qu’on oublient, ce sont les déconnectés involontaires », souligne le chargé de mission.

« C’est un public qu’on a de plus en plus de mal à identifier. »

Dans son rapport annuel [PDF] publié fin 2014, le Credoc avance un chiffre sensiblement plus élevé que celui d’Eurostat : parmi les Français âgés de 12 ans et plus, 17% se disent non-internautes, un chiffre en constante diminution. Les 70 ans et plus sont surreprésentés, comme les personnes vivant seules et les bas revenus.

La plupart de ces non-internautes n’ont pas d’ordinateur chez eux (73%), lit-on encore dans ce rapport, et près de la moitié sont dépourvus de téléphone mobile (42%).

Pas un problème générationnel

« Les personnes âgées, c’est l’arbre qui cache la forêt », balaie Margault Phélip, directrice adjointe d’Emmaüs Connect :

« Il ne s’agit pas d’un problème générationnel qui sera terminé dans vingt ans. »

L’association créée en 2013 a pour objectif de faciliter l’accès aux télécommunications et accompagner les plus fragiles vers le numérique. Emmaüs Connect a touché l’année passée en France 14 000 personnes. « Des gens à la rue ou des gens qui ont des problèmes à finir le mois », détaille Margault Phélip.

L’association distingue plusieurs freins récurrents :

  • l’illettrisme ;
  • le coût élevé des communications ;
  • l’absence de compte bancaire courant ;
  • l’absence de logement ;
  • une méconnaissance d’Internet ;
  • et la défiance envers les nouvelles technologies.

Margault Phélip :

« On leur propose un parcours pour qu’ils acquièrent un bagage numérique minimum : gérer un e-mail, être capable de naviguer sur le site de la CAF ou Pôle emploi. »

Pas facile de détecter les problèmes de connexion : « C’est un mal invisible, socialement difficile à exprimer. » Même si des questions ne trompent généralement pas : « 70% n’arrive pas à citer un autre nom de site que Google », explique la directrice adjointe.

« L’e-mail est aussi un bon marqueur, il est souvent créé par un tiers : rares sont les bénéficiaires qui connaissent leur mot de passe par cœur. »

Exclusion sociale et numérique

« Le public a pas mal changé », constate de son côté Judicaël Denecé, responsable d’un Espace public numérique (EPN) à Paris, Espace 19 (et blogueur sur Rue89) :

« Moins de gens n’ont jamais touché un ordi de leur vie. »

Pour lui, il n’y a plus vraiment d’indicateurs précis. « La plupart ont un e-mail mais certains le tapent dans la barre URL ou ne s’en souviennent pas. […] Hier, j’ai aidé une dame qui m’a dit “j’ai un e-mail, chez une amie à moi”. »

Judicaël Denecé cite d’autres exemples :

  • un garçon est venu parce qu’il voulait postuler à McDo : il est allé dans un restaurant mais on l’a renvoyé vers le site ;
  • une autre devait prendre rendez-vous à un test de langue pour valider l’obtention de sa nationalité. « Il avait une liste de numéros de téléphone d’organismes, mais aucun ne répondait… Et les e-mails, les sites, il ne savait pas comment ça fonctionnait. »

L’Espace 19, qui comptait 400 inscrits en 2014, a mis en place une permanence expérimentale d’un écrivain public numérique, tous les mercredis après-midi. Il s’occupe de démarches nécessitant un ordinateur : prendre un rendez-vous à la préfecture, envoyer un CV, enregistrer sa situation sur Pôle emploi, etc.

« Parfois, on détecte ici des difficultés sociales. L’exclusion sociale et numérique, c’est concomitant. »

Dans l’Espace 19 à Paris (Emilie Brouze/Rue89)

Rejet, illettrisme

Les déconnectés subis, les plus nombreux, n’ont pour certains pas les moyens d’investir dans du matériel ou se payer une connexion, à l’image de Nicolas Carpentier. Ils peuvent aussi habiter en bout de ligne ou avoir des problèmes avec la langue.

« Il y a 7% d’illettrés en France alors que le numérique est un rapport à l’écrit. Et on estime à 15% l’illectronisme », indique Garlann Nizon, coordinatrice duréseau EPN Drôme/Ardèche qui évoque aussi les problèmes de méfiance voire de rejet.

Guy, 37 ans, habite un hameau situé à 3 km d’un petit village de Haute-Savoie, où il se rend notamment pour chercher du travail au relai Pôle emploi. Il n’a jamais eu d’ordinateur et, sur son précédent portable, surfait un peu pour faire des jeux, consulter la météo ou les infos. Il a arrêté, « trop cher ». Il n’a pas non plus d’e-mail – « Je ne vois pas trop l’utilité, il y a pas mal de piratage, les gens s’en servent à mauvais escient. »

« La technologie dessert plus qu’elle ne rend service », dit-il encore au téléphone.

Françoise Coudurier, 52 ans, est animatrice au relai emploi des Echelles(Haute-Savoie) après une reconversion : elle était agricultrice. Elle s’est mise à l’informatique et à Internet sur le tard, il y a un peu plus d’un an. « Mon beau-frère nous envoyait des photos de ses petits-enfants et on ne les regardait jamais. Mon mari n’a jamais envoyé un e-mail de sa vie », raconte-t-elle.

« Je faisais un travail physique, j’étais capable intelligemment d’appréhender l’outil informatique mais il y avait cette barrière, s’asseoir sur une chaise et apprendre. C’était une autre dimension que je n’arrivais pas à appréhender. Ça allait me prendre trop de temps. »

« Nous ne pouvons plus nous contenter de catégoriser les “exclus du numérique” en fonction de critères simples que seraient l’âge, le lieu de résidence (les milieux ruraux) ou la catégorie sociale », lisait-on déjà dans un rapport du Conseil national du numérique [PDF] remis fin 2013 :

« Les catégories se croisent : les seniors peuvent être parfaitement socialisés mais peu attirés par le numérique ou au contraire socialement et géographiquement isolés mais actifs sur les réseaux ; des jeunes qui vivent dans la rue, sans travail, sans toit, peuvent être complètement à l’aise avec le numérique. »

Des nouveaux courriers

« Plus la société se dématérialise, plus ça devient une exigence [d’être connecté, ndlr], plus ça risque de devenir un facteur d’exclusion », constate Margault Phélip. Les administrations notamment, baisses budgétaires oblige,dématérialisent. Mais comment dématérialiser sans exclure ?

Chez le Défenseur des droits, des courriers d’un type nouveau ont commencé à arriver il y a deux ou trois ans, se souvient Bernard Dreyfus, délégué général à la médiation avec les services publics.

« C’est nouveau, on n’en recevait pas avant. Les gens disent : “C’est scandaleux, je ne peux pas avoir accès à tel truc car je n’ai pas Internet.” »

Il sort un courrier, écrit à la main, où un couple de 71 et 72 ans explique avoir voulu acheter une carte fidélité SNCF. Au guichet, on les a renvoyés sur le site web. Ils se justifient dans la lettre :

« Nous n’avons pas Internet et nous ne comptons pas nous y mettre. »

« Avec les restrictions budgétaires, beaucoup de services publiques tapent dans les fonctions d’accueil », continue Bernard Dreyfus :

« Le Net permet de régler beaucoup de choses, évite de se déplacer, avoir une traçabilité, de répondre plus rapidement, mais on perd du lien social et il y a des gens au bord de la route.

Il faut garder le réflexe de ne pas faire du 100% Internet. On peut faire du 100% accessible sur Internet, mais pas exonérer une place pour le contact humain et le papier. »

« Quand on voit le nombre de personnes qui viennent et qui n’ont pas d’adresses e-mail… », soupire Guy Pastre. « La dématérialisation sauvage des services publics les laisse au bord de la route, tous ces gens. »

La fracture de l’usage

L’exclusion numérique (ou « e-exclusion ») est de plus en plus handicapante dans une société où la connexion est devenue presque une injonction. Si la « fracture numérique », en termes d’accès physique à Internet, s’est considérablement réduite en France, la fracture relative aux usages est le nouvel enjeu.

C’est « un angle mort », confirme Valérie Peugeot, vice-présidente du Conseil national du numérique, pour qui les données sur l’accès à Internet ne disent pas grand-chose des difficultés d’usage.

« Les Espaces publics numériques permettent de se connecter. L’accès est de plus en plus ouvert et généralisé mais derrière, les gens ne savent pas forcément s’en servir », opine Marie-Hélène Feron, chargée de mission à La Fonderie. D’autant que la technologie évolue très vite : il faut sans cesse s’adapter, acquérir de nouvelles compétences.

Les inégalités face au numérique sont devenues bien plus complexes.

« Ils sont connectés d’une façon pauvre »

« Il y a des seniors qui ont un ordi et savent à peine l’allumer », expose Judicaël Denecé. Margault Phélip d’Emmaüs Connect parle du « fantasme de la génération Internet » :

« Les jeunes en Mission locale ont généralement accès à Internet, via leur smartphone, mais ils ne savent pas forcément faire une recherche avancée sur le site de Pôle emploi. »

« YouTube et réseaux sociaux », pour les jeunes, « journaux en ligne, e-mails et recettes de cuisine », pour les seniors, détaille « pour caricaturer » Judicaël Denecé :

« Ils ne sont pas déconnectés mais connectés d’une façon pauvre. »

Margault Phélip note pourtant qu’Internet a un impact direct sur l’insertion. Alors qu’on trouve aujourd’hui du travail sur Le Bon coin, un logement sur des sites de petites annonces, qu’on peut converser gratuitement à l’international sur Skype, qu’Internet permet l’accès au savoir, les maux de la déconnexion, comme la mal-connexion, agissent comme un cercle vicieux.

Source : http://rue89.nouvelobs.com/2015/04/23/deconnectes-mal-connectes-les-pauvres-numerique-257496

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